Les élections parlementaires syriennes du 5 octobre 2025 ont été présentées par le gouvernement transitoire syrien d’Ahmad al-Sharaa comme un pas en avant vers la stabilisation institutionnelle et la légitimation politique. Cependant, en pratique, ces élections ont servi de mécanisme de contrôle politique pour consolider le pouvoir plutôt que d’établir une représentation démocratique. Le système électoral a été largement critiqué pour sa structure indirecte basée sur des délégués, la domination de l’exécutif sur les élections, ainsi que la restriction sévère de l’opposition. Les acteurs politiques kurdes, assyriens et autres décrivent ce processus comme un mécanisme qui vise à imposer une légitimité plutôt qu’une transition démocratique.
Contexte politique : consolidation du pouvoir face à la pression régionale
Depuis les élections d’octobre 2025, l’ordre politique syrien a fait face à de rapides transformations suite à des pressions militaires, à la fragmentation de sa souveraineté ainsi qu’à des ingérences extérieures.
La recomposition des rapports de force régionaux à partir du début de l’année 2026 (notamment les négociations entre les États-Unis, la Turquie et Israël) a initié le processus en vue de liquider l’autorité du nord et de l’est de la Syrie. Ces dynamiques ne relevaient pas de processus de « stabilisation » neutres, mais s’inscrivaient dans une lutte plus vaste pour l’influence, le contrôle territorial et le contrôle politique d’après-guerre.
Sous une pression continue, l’accord politique arabo-kurde avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) et des structures locales alliées s’est affaibli. Les FDS se sont retirées de plusieurs centres urbains pendant que l’autorité centrale de Damas a étendu son emprise jusqu’à atteindre les anciennes régions semi-autonomes.
Le 30 janvier 2026, les FDS et l’autorité transitoire menée par Hayat Tahrir al-Cham ont annoncé avoir passé un accord ouvrant la voie vers une intégration progressive des anciennes institutions autonomes aux structures de l’État syrien.
En parallèle de ces avancées, des accords économiques et les cadres de reconstruction annoncent une accélération de la néolibéralisation de l’économie syrienne. C’est dans ce contexte que les institutions parlementaires syriennes apparaissent moins comme un instrument démocratique que comme un projet plus vaste de consolidation politique, de restructuration économique et de normalisation à l’international des institutions du régime émergent.
Le système électoral : centralisation et représentation encadrée
Les élections du 5 octobre 2025 se sont déroulées via un système indirect étroitement contrôlé, conçu pour gérer la participation politique plutôt que pour la démocratiser.
Sur 210 parlementaires, 70 (un tiers du parlement) ont été désignés directement par le président transitoire Ahmad al-Sharaa, intégrant ainsi directement l’autorité exécutive dans le système législatif. Les 140 sièges restants ont été pourvus via un système de délégués indirects, excluant ainsi toute forme de suffrage universel.
La commission électorale suprême, composée de 11 membres, faisait office de plus haute autorité électorale. Al-Sharaa lui-même faisait partie de cette commission et a nommé les 10 autres membres. C’est cette commission qui établit les comités électoraux locaux dans le pays.
Les règles électorales imposaient aux candidats de prouver qu’ils n’ont pas servi l’ancien régime et qu’ils ne se sont pas opposés à l’autorité de transition. Des critiques ont émergé en affirmant que ces critères institutionnalisaient une politique d’exclusion en qualifiant la dissidence d’« extrémisme », de « séparatisme » ou de « terrorisme », réduisant ainsi le champ politique avant même la tenue de tout scrutin.
Les comités locaux ont sélectionné 6 050 délégués responsables d’élire les parlementaires. Le système a été officiellement présenté comme étant composé de 70 % de « professionnels » et de 30 % de « notables locaux », même si cette composition n’a pas pu être vérifiée. Il n’y avait pas d’implication directe de la population.
Résultats et implémentation territoriale inégale
Bien que 140 sièges étaient destinés à être pourvus lors de l’élection, ils n’ont pas tous été attribués lors de la phase initiale en raison de la fragmentation politique dans les zones non contrôlées par le gouvernement.
À Soueïda, où se trouve une majorité de population druze et où l’autorité politique reste contestée, les 3 sièges qui lui ont été attribués sont restés vacants. Dans d’autres régions qui échappent au contrôle central, l’implantation électorale a été partiellement appliquée ou retardée.
Dans les zones anciennement contrôlées par l’administration autonome du nord et de l’est de la Syrie, des élections indirectes ont été reportées puis mises en œuvre par phases en mars 2025, notamment à Tabqah, Raqqa et Tall Abyad.
Cette implantation inégale a nettement souligné la nature fragmentée et issue de compromis de l’ordre politique antérieur à 2025.
Élections au nord et à l’est de la Syrie : légitimité contestée
Les élections dans les régions à majorité kurde (Kobané, Hassaké, Derik, Qamichli) se sont tenues tardivement et ont fait face à d’importantes critiques.
Le PYD (Parti de l’union démocratique, un parti politique du Rojava) avait initialement prévu de participer aux élections mais a finalement décidé de les boycotter. Le représentant du PYD, Aldar Khalil, a déclaré que le boycott n’a pas pour but de faire une opposition de principe au processus électoral, mais de s’opposer à un système qui, de manière structurelle, ne garantissait pas une représentation équitable. Il a notamment critiqué l’inégale attribution des sièges à Hassaké et une sous-représentation systématique des forces politiques kurdes.
Le Parti de l’union assyrienne a aussi rejeté les élections à Hassaké, affirmant qu’elles ignoraient la pluralité ethnique et religieuse et échouaient à assurer une représentation juste pour la communauté assyrienne de Syrie et les autres communautés chrétiennes.
Au-delà des partis organisés, une partie de la population a exprimé du scepticisme face au système électoral basé sur des délégués, pointant l’absence de participation directe, le manque de transparence et un système flou de représentation.
La participation politique des femmes et leur exclusion structurelle
La coprésidente du PYD à Kobanê, Bêrîvan Îsmaîl, a également critiqué la création du Conseil syrien, qu’elle a qualifié de non démocratique. Elle a affirmé que ni les Kurdes ni les femmes n’étaient suffisamment représentés dans le processus.
Îsmaîl souligne que les femmes ont joué un rôle central dans le développement politique du nord et de l’est de la Syrie, affirmant que la transformation ne pouvait être comprise sans leur contribution organisationnelle. Elle compare la révolution du Rojava à « une révolution des femmes ». Elle continue en disant que l’exclusion des femmes des prises de décision politiques sapait la légitimité de l’entièreté du processus d’élection.
Les résultats dans les régions à majorité kurde
Les élections au nord et à l’est de la Syrie se sont achevées tardivement après le vote des délégués à la suite du processus à l’échelle nationale.
Dans la province de Hassaké, les élections ont été divisées entre la ville de Hassaké, Qamichli et le district de Derik. Dans la ville de Hassaké, les délégués ont voté parmi 13 candidats pour 3 sièges. À Qamichli, 198 délégués ont élu 4 représentants parmi 7 candidats.
À Derik, 2 candidats se sont présentés pour 2 sièges, donc aucun vote n’a été nécessaire. Au total, 5 Arabes et 4 Kurdes ont été élus dans la région, parmi lesquels sont présents 2 représentants de l’ENKS (Conseil national kurde) et deux candidats kurdes indépendants.
D’après les résultats publiés, Ridwan Sîdo, Ebdulhelîm Elî, Kîm Îbrahîm et Mehmûd Madî ont été élus au conseil populaire à Qamichli. À Hassaké, Îbrahîm El Hebeş, Umer El Hayîs et Fesla Yûsif ont été élus.
Kobané a été intégrée au district électoral d’Alep, où 100 délégués ont voté parmi 12 candidats pour 2 sièges. Les élus étaient les candidats kurdes Farhad Anwar Shahin et Shawakh Ibrahim al-Assaf. Les résultats officiels fournissent des données ethniques mais limitent la transparence sur les affiliations politiques.
Trois représentants kurdes supplémentaires avaient déjà été élus pendant la phase d’octobre : Rangin Mohammed (Rankin Muhammad Abdo), Mohammed Sido et Sheikh Saeed Zada, principalement inscrits comme candidats indépendants.
Dans l’ensemble, les représentants kurdes émergent via des phases électorales fragmentées plutôt qu’un processus démocratique unifié, reflétant ainsi la logique plus large d’une inclusion politique encadrée par un régime de transition.
La composition des 70 membres nommés par la présidence reste incertaine, notamment en ce qui concerne la question de savoir si ce groupe inclura une représentation significative des communautés kurde, assyrienne, druze ou alaouite.
