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Eva Maria Michelmann raconte les cinq mois qu’elle a passés dans les geôles de HTC

Traduis depuis le turc. Article original https://etha57.com/haber/eva-maria-michelmann-hts-zindanlarinda-gecen-5-ayi-anlatti-1785274634804

Eva Maria Michelmann, correspondante bénévole de notre agence ETHA, témoigne de ses cinq mois passés dans les prisons de Hayat Tahrir al-cham (HTC). Détenue dans six lieux différents de trois villes différentes, elle a subi diverses formes de répression et de torture, allant de l’isolement strict jusqu’à la torture sexuelle. On a tenté de la contraindre à renoncer à ses valeurs en lui disant : « Personne ne te cherche ni ne demande de tes nouvelles », et elle a été menacée de mort.

Eva Maria Michelmann, craint pour la vie de son confrère journaliste Ahmet Polad, enlevé en même temps qu’elle, elle appelle le gouvernement allemand à intervenir en faveur de Polad.

ARZU DEMİR – Eva Maria Michelmann, correspondante bénévole de l’ETHA, enlevée à Raqqa le 18 janvier avec notre confrère journaliste Ahmet Polad par Hayat Tahrir al-cham (HTC), et qui a pu regagner son pays le 19 juin grâce à une campagne internationale, a répondu à nos questions.

Michelmann, qui était au Rojava depuis 2022, décrit pour la première fois en détail ce qui s’est passé le 18 janvier dans le bâtiment où ils ont trouvé refuge. Elle donne ici des informations sur les prisons où elle a été détenue et les interrogatoires qu’elle a subis, et les tortures sexuelles dans les prisons d’HTC. Elle parle également de son inquiétude pour Ahmet Polad, qui se trouve toujours aux mains de HTC. Eva Maria Michelmann appelle le gouvernement allemand à intervenir en faveur du « journaliste kurde en danger » Ahmet Polad. Tout d’abord : comment allez-vous aujourd’hui ? Êtes-vous en bonne santé ?

Merci beaucoup. Mes pensées et mes sentiments vont aux personnes en Syrie qui sont toujours portées disparues, qui sont détenues dans des prisons ou qui ont été assassinées, ainsi qu’à leurs familles et à leurs amis. Hassaké me manque. Je suis très préoccupée par les familles et les amis qui y vivent. Je voudrais m’excuser de vous avoir fait attendre, ainsi que le public, aussi longtemps. Après des mois d’isolement, j’avais besoin de temps pour assimiler tout ce qui s’était passé durant cette période, retrouver ma famille et mes amis qui avaient passé des mois à craindre que je sois morte, et maintenant que je suis libre, stabiliser ma propre situation et parvenir à mieux comprendre tout ce que j’avais vécu. Mais je ne peux pas vous faire attendre davantage. En même temps, je ressens une responsabilité envers le public : celle de protéger la vie de toutes les personnes qui, en Syrie, souffrent encore sous la terreur de HTC, sont torturées dans les prisons ou menacées d’enlèvement et de mort.

Tout le monde s’intéresse à ce que vous faisiez au Rojava. Vous étiez correspondante bénévole de notre agence, l’ETHA. Peut-être souhaitez-vous donner à nos lecteurs davantage de détails à ce sujet. Depuis combien de temps étiez-vous au Rojava, pourquoi y étiez-vous et qu’y faisiez-vous ?

Je me suis rendue dans les territoires de l’Administration autonome du Rojava (Nord-Est syrien) en 2022. D’une part, je voulais voir d’où venaient les réfugiés avec lesquels j’avais travaillé, aussi bien en tant que travailleuse sociale que dans des usines, et mieux les comprendre. D’autre part, j’étais curieuse de découvrir le modèle social de l’Administration autonome, fondé sur une conception de l’égalité, et je souhaitais le soutenir. Au cœur du Moyen-Orient (une région déchirée depuis des siècles par des divisions ethniques, religieuses et confessionnelles) un modèle social est en construction depuis 2012, qui intègre tous les peuples, toutes les religions et toutes les confessions. C’est un projet qui peut servir de modèle au monde entier lorsqu’il s’agit de placer les femmes au centre des processus de décision de la société. Je considérais qu’il était suffisamment précieux de découvrir de près et de soutenir une société qui construit un tel projet pour accepter tous les risques que cela impliquait. Je voulais que le message porté par ce projet se diffuse davantage à travers le monde, et c’est ainsi que je suis devenue correspondante bénévole. La perspective défendue par les socialistes dans les régions autonomes a particulièrement retenu mon attention. Une perspective qui vise, avec la population et en s’appuyant sur ses propres forces, à utiliser collectivement les ressources naturelles et les forces productives de la société et à mettre les fruits de ce travail collectif à la disposition de l’ensemble de la société de manière équitable. À mes yeux, il s’agit d’une perspective sociale suffisamment puissante pour mettre fin à la faim, à la misère et aux guerres. J’ai énormément de respect pour les personnes qui sont prêtes, si nécessaire, à sacrifier leur vie pour défendre de tels projets et de tels rêves d’égalité contre des attaques fascistes visant leur anéantissement, comme celles menées par les cellules dormantes de l’État islamique,HTC ou l’État turc. Comme je voulais faire directement l’expérience de la vie sur place, j’ai d’abord vécu chez des familles de migrants avec lesquelles j’avais travaillé en Allemagne, puis chez des personnes que j’avais rencontrées en Syrie. J’ai également rencontré Ahmet en Syrie. En Ahmet, j’ai trouvé un exemple vivant de ce que devraient être les habitants du monde libre et juste dont je rêve. Après quelque temps, nous avons décidé de construire une vie ensemble.Grâce à ma formation professionnelle, j’ai également contribué à renforcer la vie communautaire dans les quartiers et les camps de réfugiés. En plus de mon travail journalistique, j’ai également travaillé aux côtés d’Ahmet Polad (Mehmet Nizam Aslan). Ahmet est, par exemple, particulièrement doué pour travailler avec les enfants. Il aime les enfants et organisait des activités pour eux. Il permettait notamment aux femmes de participer aux cours que je donnais en prenant en charge leurs enfants. En même temps, il contribuait à combattre les rôles de genre discriminatoires dans la société en donnant aux autres hommes un exemple positif de partage égal des responsabilités domestiques au sein de la famille. Dernièrement, dans le cadre d’un projet de livre, j’ai réalisé des dizaines d’entretiens avec des femmes qui avaient été contraintes de fuir à plusieurs reprises à l’intérieur de la Syrie, mais qui refusaient obstinément de quitter le Kurdistan et la Syrie et insistaient pour retourner dans leur patrie et chez elles. Elles ont partagé avec moi leurs expériences et leurs rêves.

Vous étiez pour la dernière fois dans un centre de jeunesse à Raqqa le 18 janvier. Nous étions en contact avec Ahmet Polad. Dans son dernier message, il avait dit à propos des milices : « Elles sont en bas. » Puis la connexion a été coupée. J’aimerais d’abord vous demander : que s’est-il passé dans ce bâtiment le 18 janvier ?

Toute la journée, des tirs provenaient de toutes les directions autour du centre de jeunesse. Le centre lui-même était également pris pour cible. Des civils originaires d’Afrin, qui vivaient dans un quartier voisin, se trouvaient avec nous. Lorsque l’État turc a bombardé et occupé Afrin en 2018, ils avaient été contraints de quitter Afrin et s’étaient réfugiés dans les camps de Shehba. Puis, lorsque HTC a occupé Shehba en 2024, ils ont dû fuir une nouvelle fois. Ils étaient également venus à Raqqa pour y chercher du travail. Le 18 janvier, ils se sont donc retrouvés une fois de plus au milieu de la guerre et de la destruction et sont venus chercher refuge dans une pièce où nous nous trouvions également. Nous étions certainement plus de 40, peut-être même près de 70, dans le centre. Parmi nous se trouvaient également quatre enfants de moins de 12 ans. Des convois partaient de Raqqa vers Kobanê et Hassaké, mais comme les gangs avaient encerclé le bâtiment où nous nous trouvions, il était impossible de rejoindre ces convois. À l’extérieur, les gangs de l’État islamique tiraient sur le bâtiment où nous avions trouvé refuge en criant : « Takbir ! Allahu akbar. » Certaines personnes présentes dans le centre ont commencé à défendre le bâtiment et les civils qui s’y étaient réfugiés. Elles tentaient de tenir les gangs qui attaquaient à distance.

Cela a duré des heures. Les gangs fascistes ont bombardé le rez-de-chaussée, nous obligeant tous à nous réfugier au premier étage. Des balles pleuvaient sur les civils et les enfants qui tentaient d’aller aux toilettes. Dans la soirée, les gangs ont tiré sur le dépôt de carburant diesel situé au deuxième étage et l’ont fait exploser. Pendant environ une heure, le deuxième étage situé au-dessus de nous a été entièrement envahi par les flammes. Heureusement, il ne s’est pas effondré. Nous avons pu ouvrir une fenêtre dans la cage d’escalier, ce qui nous a empêchés d’être tous intoxiqués par l’épaisse fumée noire des flammes. Il aurait été impossible d’atteindre une fenêtre du deuxième étage pour l’ouvrir. Nous aurions brûlé vif en essayant d’y parvenir. S’il n’y avait pas eu cette fenêtre dans la cage d’escalier (c’est-à-dire à mi-chemin entre les étages) nous aurions été contraints de choisir entre mourir asphyxiés par la fumée et descendre au rez-de-chaussée, qui était bombardé par l’État islamique. Peu à peu, les personnes originaires d’Afrin se sont transformées en une masse grise, silencieuse et terrorisée.

À un moment, quelqu’un a demandé : « Naha eme bimrin ? » (« Est-ce que nous allons mourir maintenant ? »), puis le silence est retombé. Au milieu de la nuit, peut-être vers 2 heures du matin, nous avons appris que les milices à l’extérieur avaient installé une arme appelée « DShK » (une mitrailleuse lourde), dirigée vers nous. On nous a dit : « Naha dernakevin » (« Ne sortez pas maintenant »). Les balles traversaient tous les murs. Pendant environ dix minutes, peut-être davantage, le centre a été continuellement mitraillé avec cette arme. Miraculeusement, personne n’a été blessé. Les fascistes ne savaient pas exactement où nous nous cachions. Après 3 heures du matin, les troupes officielles de HTC sont arrivées devant le bâtiment. Une femme originaire d’Afrin a averti tout le monde : « Kesek denga xwe dernaxe ! » (« Que personne ne fasse de bruit ! »). Ce furent les derniers mots que j’entendis du groupe.

En haut de l’escalier qui descendait de notre étage, il y avait une porte verrouillée. De l’autre côté de cette porte, des forces de HTC se tenaient côte à côte avec les gangs qui avaient essayé de nous tuer pendant des heures, et ils voulaient entrer. Un grand homme de HTC a crié « Abu Hamza » en donnant un coup de pied dans la porte pour l’ouvrir. Ils ont essayé d’attraper certaines des personnes qui se trouvaient de notre côté et de les tirer vers l’extérieur. À l’intérieur, nous nous agrippions les uns aux autres pour nous protéger. Pour être honnête, dans cette situation, j’ai craint que notre travail de journaliste ne protège pas nos vies mais, au contraire, fasse de nous des cibles.C’est pourquoi j’ai choisi de me présenter comme travailleuse sociale. J’ai expliqué clairement en arabe que je travaillais dans le secteur des services sociaux. Les membres de l’État islamique ont attrapé Ahmet et ont essayé de le sortir du groupe. J’ai expliqué qu’il travaillait avec moi afin de le sauver des mains des membres de l’État islamique. En entendant cela, les membres de HTC nous ont séparés du groupe, nous ont conduits dans une pièce et ont verrouillé la porte. Je soupçonne qu’ils ne voulaient pas qu’une femme européenne travaillant dans les services sociaux voie ce qu’ils s’apprêtaient à faire. Lorsque nous sommes finalement sortis de la pièce, plus personne ne se trouvait près de l’escalier. Ils nous ont conduits, Ahmet et moi, jusqu’à une voiture. Nous sommes restés dans la voiture pendant des heures.Vers le matin, Ahmet et moi sommes retournés dans le bâtiment pour aller aux toilettes. Le bâtiment était désormais vide. Même la pièce où les personnes originaires d’Afrin s’étaient cachées jusqu’au bout était vide. Plus tard, Ahmet m’a dit qu’il avait vu des personnes originaires d’Afrin dans le jardin et que l’adhan, l’appel islamique à la prière, avait été récité. Environ une demi-heure plus tard, depuis la voiture dans laquelle nous étions retenus, j’ai vu arriver un grand autocar. Le groupe d’Afrin a été conduit depuis l’arrière du bâtiment vers le bus. Au total, 14 personnes, dont quatre enfants, sont montées dans le bus de cette manière. Qu’était-il arrivé aux autres ? J’ai compté méticuleusement le groupe encore et encore jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans le bus. Ils étaient également dans un état épouvantable. Les gens pouvaient à peine marcher. La chemise d’un homme âgé était déboutonnée, laissant apparaître son ventre nu. Une femme âgée est tombée à terre en marchant. L’homme qui avait auparavant crié « Abu Hamza » lorsque la porte s’était ouverte marchait à leurs côtés. J’ai dit aux hommes de HTC présents dans le véhicule où nous étions retenus que j’avais compté 14 personnes qui étaient montées dans le bus et j’ai demandé où se trouvaient les autres personnes originaires d’Afrin. Mais les hommes, qui auparavant s’étaient montrés très intéressés à discuter avec nous, ont alors répondu par un silence glacial. Personne d’autre ne monta dans ce bus. J’ai observé attentivement la scène jusqu’à ce que les portes se ferment et que le bus démarre. Je continuais à regarder vers l’angle d’où les personnes originaires d’Afrin étaient arrivées, mais personne d’autre ne vint.

Plus tard, nous avons appris par des témoignages que vous et Ahmet aviez été séparés du groupe dans le bâtiment et conduits vers un autre véhicule. Où vous a-t-on emmenés ?

Les hommes de HTC nous ont dit : « Nous sommes des policiers » et « Nous allons vous aider à retourner dans vos pays d’origine ». Ils nous ont conduits au « Commandement de la sécurité intérieure » à Alep, qui relève de l’autorité du ministère de l’Intérieur.

Qui étaient vos ravisseurs ? Avez-vous des informations à leur sujet ? Où avez-vous été emmenés en premier après votre enlèvement ? Qu’avez-vous vécu là-bas ? Comment et dans quelles conditions avez-vous été détenue pendant cinq mois ? De quoi vous accusait-on ? Comment les personnes qui vous accusaient se présentaient-elles ?

Je n’ai appris qu’une fois rentrée en Allemagne, après avoir retrouvé ma liberté, que le chef de l’unité de HTC qui nous avait enlevés était Muhammad Abdulqani, chef de la sécurité intérieure à Alep. De manière générale, les hommes de HTC s’étaient mis d’accord pour se présenter tous sous le nom de « Muhammad » ou « Ahmed » lorsqu’on leur demandait leur nom. Néanmoins, j’ai pu recueillir quelques informations sur leur identité. Par exemple, parmi les hommes de HTC qui nous avaient enlevés à Raqqa, il y en avait un qui avait des traits très distinctifs : une voix extrêmement aiguë, une voix d’homme comme je n’en avais jamais entendue auparavant, et des cheveux bouclés qui lui arrivaient aux épaules. Plus tard, un homme de HTC s’est présenté à moi comme employé du ministère des Affaires étrangères ; même si je ne pouvais pas voir son visage, il avait exactement les mêmes caractéristiques distinctives.

L’un des responsables que nous avions déjà rencontrés dès notre premier jour au Commandement de la sécurité intérieure d’Alep était Muhammed Schabib, employé du bureau de la presse et des relations publiques du Commandement de la sécurité intérieure d’Alep. Dès le premier jour, je leur ai clairement indiqué que j’étais allemande, j’ai donné mon nom, ma date de naissance, etc., et j’ai exigé d’être mise en contact avec l’ambassade d’Allemagne. Je n’ai pas été autorisée à établir directement le contact par moi-même. J’ai donc écrit une lettre au consulat allemand. On m’a promis que la lettre, accompagnée d’une photo de moi, serait transmise le jour même aux autorités allemandes. Lorsque Schabib est revenu un mois plus tard pour m’interroger, je lui ai demandé si j’avais reçu une réponse du gouvernement allemand. Il m’a répondu que non. Il m’a également dit : « Personne n’a demandé de tes nouvelles. ». En réalité, j’avais déjà entendu des personnes parler allemand à l’extérieur de ma cellule au cours de ma première semaine dans le bâtiment du Commandement de la sécurité intérieure. Par exemple, j’ai entendu la voix d’un homme qui, comme s’il était au téléphone, disait : « C’était bien Michelmann, non ? Oui, le problème, c’est qu’elle n’a pas de passeport. » Je n’avais aucun moyen de savoir qui étaient les personnes que j’avais entendues parler allemand et personne n’est entré en contact avec moi. Pendant des semaines, j’ai gardé secrètement sur moi une note, espérant trouver une occasion de la remettre à un civil. Au cours des premiers jours, avant que l’on ne me retire mon stylo, j’ai écrit mon nom, ma date de naissance et le message suivant sur un morceau de papier : « Pourriez-vous transmettre cette note et vous assurer que le gouvernement allemand et le public soient informés que je suis vivante et que je suis ici ? » mais je n’ai jamais eu l’occasion de remettre cette note à un civil.

Le 19 janvier, au bâtiment du Commandement de la sécurité intérieure, on nous a demandé de fournir des informations sur nos activités. J’ai expliqué que j’étais travailleuse sociale, ce qui a suscité des soupçons. Le raisonnement derrière ces réactions était le suivant : elle travaille dans le secteur social, donc elle collabore avec le PYD (parti de l’union démocratique), donc elle est terroriste. Ce n’est que lorsque j’ai décrit ma formation universitaire, notamment ma formation en travail social dans les domaines de l’aide aux enfants et aux personnes âgées, que j’ai réussi à les convaincre de ma profession. Lorsque deux hommes, dont Mohammed Schabib, sont venus nous interroger ce soir-là, on m’a demandé à plusieurs reprises, avant toute autre chose : « Collaborez-vous avec les FDS ? » =Forces démocratiques syriennes) D’une voix forte et furieuse, ils répétaient : « Les FDS sont des terroristes ! » Lorsque Schabib est revenu pour un autre interrogatoire un mois plus tard, je lui ai demandé pourquoi j’étais détenue par eux. Il m’a expliqué que je n’avais pas de passeport, que le gouvernement allemand ne répondait pas à leurs demandes et que des personnes à l’extérieur voulaient me tuer. J’ai proposé des solutions à tous ces problèmes et offert de les aider à les résoudre si l’on m’accordait le droit de passer un appel téléphonique. Il a alors admis qu’ils ne voulaient pas me laisser partir en Allemagne parce qu’ils pensaient qu’il était possible que je collabore avec le PKK. (Parti des travailleurs du Kurdistan). À partir de ce moment-là, on m’a constamment répété cette phrase avec colère : « Le PKK, ce sont des terroristes. » J’ai expliqué que, s’il existait des problèmes juridiques, ils pouvaient être réglés dans le respect des procédures appropriées : en contactant l’ambassade d’Allemagne et en bénéficiant d’une représentation juridique conformément au droit international. Mais je n’ai rencontré aucune volonté ni aucune ouverture à cette approche. Lors de l’interrogatoire suivant, en mars, d’autres représentants de HTC m’ont promis qu’ils m’emmèneraient à l’ambassade d’Allemagne et que j’aurais la possibilité d’y passer un appel téléphonique. Au lieu de cela, ils m’ont emmenée dans une autre prison où les interrogatoires étaient menés au moyen de méthodes de torture, puis plus tard à Idlib.

Avez-vous subi d’autres formes de torture que l’emprisonnement, l’isolement et la privation de nourriture ? Par exemple des violences physiques ou de la torture ?

Je pourrais raconter ma propres expériences de méthodes de torture physique que j’ai subi, mais je ne souhaite pas attirer publiquement l’attention sur moi à ce sujet. Comme je l’ai également souligné dans mon message vidéo, les coups de bâton et les décharges électriques sont des méthodes d’interrogatoire tout à fait normales et courantes dans les prisons de HTC. Les femmes que j’ai rencontrées à différents moments m’ont parlé des tortures qu’elles avaient subies et m’ont montré les marques de brûlure sur leur corps causées par les décharges électriques. On vous bande les yeux et on vous fait tenir l’autre extrémité d’un bâton ; on vous conduit dans une salle d’interrogatoire avec ce bâton, puis on vous frappe avec. Avant les coups, ils peuvent dire : « N’aie pas peur, les coups sont interdits ici. » Ou, lorsqu’ils vous portent jusqu’à une chaise pour vous infliger des décharges électriques, ils peuvent vous dire en kurde : « N’aie pas peur, tu es comme une sœur pour moi. » Avant de vous conduire dans la salle de torture, ils peuvent exiger que vous mettiez une burqa. J’ai rencontré des femmes qui m’ont raconté comment elles avaient été suspendues par les bras et frappées sur tout le corps, ou comment leurs jambes avaient été brisées pendant les tortures infligées par HTC. Une femme m’a raconté que, lorsqu’elle se trouvait dans une prison de HTC, la porte de sa cellule avait volontairement été laissée fermée pendant un bombardement et qu’elle n’avait survécu que par chance. Dans l’une des prisons de torture, j’ai également rencontré une mère qui y était détenue avec son bébé.

Y a-t-il eu des tortures sexuelles, telles que du harcèlement sexuel ou des viols ?

À Alep, je devais toujours me rendre dans une zone séparée pour utiliser les toilettes ou prendre une douche, un endroit que les hommes de HTC utilisaient également. Je n’avais pas le droit de fermer la porte de la salle de bains et, lorsque j’allais aux toilettes, des personnes se rassemblaient devant la porte. On me surveillait pendant que je me lavais au lavabo. Une fois, j’ai perdu mon sang-froid et essayé de fermer la porte de force. Le membre de HTC responsable a alors déclaré devant ma cellule : « Demain, cette femme sera tuée. ». Un mois plus tard, je me suis battue pour obtenir et j’ai finalement obtenu le droit de fermer cette porte, ce qui m’a enfin permis de prendre une douche. Lorsque j’ai pris ma première douche, les membres de HTC chargés de me garder se tenaient devant la porte en riant sans arrêt comme des enfants. Je me suis demandé s’ils pouvaient voir à l’intérieur, mais c’était impossible. Ils ont continué à se comporter de manière très étrange par la suite, comme s’ils étaient ivres. Habituellement, ils étaient toujours glacials avec moi, mais cette fois ils m’ont dit : « Nous sommes tes amis. ». Puis, de leur propre initiative, ils m’ont apporté une tasse de café. Ils n’avaient jamais rien fait de pareil auparavant. Peu après avoir bu ce café, je suis devenue extrêmement fatiguée et je me suis endormie. Je ne sais pas combien d’heures j’ai dormi ainsi. Dans les jours qui ont suivi, j’ai entendu à plusieurs reprises les gardiens de HTC, à l’extérieur de ma cellule, parler du fait de mettre quelque chose dans mon café. Un soir, j’ai entendu quelqu’un donner des instructions très précises à ce sujet par radio ou par téléphone. « Mélange ça maintenant, puis entre vers 4 heures du matin », disait-il. Puis le garde de HTC qui se trouvait devant ma cellule m’a apporté une tasse de café. Cette fois, je ne l’ai pas bu. Pour donner l’impression que je l’avais bu, j’ai absorbé le café avec des serviettes en papier et les ai jetées à la poubelle. Comme prévu, le garde de HTC est entré dans ma cellule vers 4 heures du matin alors que j’étais allongée dans mon lit. J’ai fait un mouvement réflexe ; il a été surpris et est ressorti. À l’extérieur, il a dit au téléphone ou dans le talkie-walkie : « Elle ne dort pas ; elle est forte. »La voix à l’autre bout a demandé :« Elle a vraiment bu le café ? »

Y avait-il des femmes membre de HTC parmi ceux qui vous ont torturée et fait pression sur vous ?

Dans les prisons de torture et les hôpitaux militaires, il y avait des femmes qui exécutaient les ordres des hommes. Essentiellement, je les ai rencontrées pour fouiller les vêtements et aider à maintenir les prisonnières afin qu’elles ne puissent pas bouger.

Vous souvenez-vous dans quelles villes et dans quelles prisons vous avez été détenue pendant ces cinq mois ?

J’ai été détenue dans six lieux différents au total : deux endroits différents à Alep, un à Idlib et trois endroits différents à Damas. La première prison où j’ai été emmenée à Damas abritait principalement des femmes alaouites. Nous étions 15 femmes dans environ 16 mètres carrés. Ces 16 mètres carrés comprenaient également les toilettes, que nous utilisions aussi comme douche. Dans un autre lieu, il n’y avait aucun lit et le sol était carrelé. L’endroit était également extrêmement surpeuplé. Dans mon dernier lieu de détention, il y avait des femmes venues d’Irak, d’Ouzbékistan, de Somalie et d’Éthiopie. Il y avait énormément d’enfants et de bébés. Les femmes irakiennes et ouzbèkes attendaient d’obtenir un permis de séjour ou une carte d’identité syrienne.

Pouvez-vous nous parler de votre première rencontre avec les représentants de l’ambassade d’Allemagne en Syrie ? Quand sont-ils venus ? Qui était présent, que vous ont-ils dit et que vous ont-ils demandé ? Quelle était l’atmosphère pendant la conversation ? À quelle fréquence les représentants de l’ambassade d’Allemagne sont-ils venus vous voir ? Quels sentiments ces visites ont-elles suscités en vous ? Que vous ont-ils dit lors de ces visites ?

Si mes souvenirs sont exacts, les représentants de l’ambassade d’Allemagne sont venus me voir quatre fois au total. La première fois, c’était vers la fin du mois d’avril. Jusqu’à ce jour, j’avais été complètement coupée du monde extérieur. On m’a emmenée dans un hôtel. Les hommes de HTC ne m’avaient pas dit auparavant où nous allions ; ils m’avaient dit qu’ils m’emmenaient retrouver ma famille. Ils m’avaient déjà dit des choses similaires auparavant, avant de m’emmener dans une autre prison. La femme venue en tant que représentante de l’ambassade d’Allemagne m’a parlé de ses efforts pour me retrouver. Elle a fait sortir les hommes de HTC et a essayé d’instaurer un climat de confiance. Elle m’a dit qu’elle voulait revenir le lendemain. Après la conversation, les hommes de HTC m’ont ramenée dans la même cellule. J’ai de nouveau été détenue à l’isolement pendant des semaines, personne n’est venu me voir.

En mai, l’ambassadeur allemand en Syrie est venu me voir trois fois de suite. On m’a sorti de ma cellule et nous nous sommes rencontrés dans un bureau de la prison. Il m’a expliqué qu’ils voulaient me faire venir en Allemagne. Il avait amené des médecins avec lui afin de vérifier si mon état de santé permettait le voyage. Il a fait sortir toutes les autres personnes de la pièce afin de pouvoir me parler seul et créer ainsi un climat de confiance. Il m’a assuré que je pouvais me sentir en sécurité et parler ouvertement. Il a fait tout son possible pour répondre à mes besoins. Lors de notre dernière rencontre, il a organisé un appel vidéo permettant à ma famille et à moi de nous parler en face à face. Il a vraiment fait tout son possible pour me rassurer et veiller à ce que tout se passe bien jusqu’à mon arrivée en Allemagne.Pour cela, je voudrais encore une fois le remercier du fond du cœur.

Je suppose qu’après votre libération, vous avez appris qu’une campagne avait été menée en votre faveur et en faveur d’Ahmet. Accepteriez-vous de partager avec nous vos pensées et vos sentiments à propos de cette campagne ?

Cela m’a rendue très heureuse de voir que, en raison de notre situation, des milliers de personnes à travers le monde se sont mobilisés pour défendre le droit à un journalisme libre et les droits humains en Syrie. J’en suis venue à penser que, dans ce contexte, la lutte contre les crimes contre l’humanité commis par le régime de HTC a pris un élan considérable. J’espère que d’autres personnes en Syrie, qui sont constamment exposées à la terreur de HTC dans les prisons et dans les rues, pourront également bénéficier de cette pression publique. Et, bien sûr, j’espère énormément que nous pourrons utiliser cette campagne pour sauver Ahmet également et lui rendre sa liberté.

Vous êtes parmi nous et, maintenant, la priorité est d’obtenir la libération d’Ahmet. Souhaitez-vous dire quelque chose à ce sujet ?

Nous devons être conscients qu’en tant que journaliste kurde, Ahmet sera une cible encore plus importante des attaques haineuses des partisans de HTC que je ne l’ai été. Nous devons partir du principe qu’il endure des conditions bien pires encore que celles que j’ai dû subir dans les prisons de HTC. Selon des témoignages, il est, comme moi, détenu à l’isolement et a également subi des blessures à l’abdomen et à la main. La dernière fois que j’ai vu Ahmet, avant que nous soyons séparés au Commandement de la sécurité intérieure à Alep, il n’était pas blessé. Avant notre séparation, Ahmet m’avait dit qu’il pensait fortement qu’il allait être tué parce qu’il était journaliste kurde. Lors des interrogatoires, on m’a dit à propos d’Ahmet : « C’est un terroriste ; il sera exécuté en Turquie. » Surtout si la pression publique venait maintenant à retomber, nous devons considérer que sa vie est gravement menacée. Je voudrais appeler les responsables de la République fédérale d’Allemagne, qui soutiennent le régime de HTC avec des millions d’euros et pensent désormais pouvoir orienter HTC l’islamo-fasciste, issu d’Al-Nosra, vers une voie démocratique, à tout faire pour sauver Ahmet. La République fédérale d’Allemagne peut accorder une protection humanitaire au journaliste kurde Ahmet Polad, dont la vie est en danger. Elle devrait saisir cette occasion.

Y a-t-il autre chose que vous souhaiteriez ajouter pour conclure ?

La campagne menée pour obtenir ma libération et celle d’Ahmet a réussi à attirer l’attention du public sur les crimes contre l’humanité commis en Syrie. Mon cas a montré qu’il est possible de sauver des vies de cette manière. La Turquie devrait elle aussi être au centre de cette attention publique, en tant que l’un des principaux responsables des massacres et des crimes commis en Syrie, ainsi que comme mentor de HTC. En outre, les violations des droits humains jouent un rôle central dans la politique intérieure turque. Les voix critiques à l’égard du gouvernement sont violemment réprimées. La torture est monnaie courante dans les prisons turques. Par exemple, Alma (18 ans) et Lorena (24 ans), originaires de Berlin, qui s’étaient rendues en janvier de cette année en Rojava en passant par la Turquie afin de soutenir le Rojava, ont été menacées de viol et de mort par des agents publics à Istanbul, battues jusqu’à perdre connaissance et soumises à des violences sexuelles. Ces exemples montrent également qu’Ahmet ne doit pas être expulsé vers la Turquie, dont il est citoyen. Le gouvernement allemand doit utiliser tous les moyens dont il dispose pour protéger Ahmet.